Jacques Lanzmann et le paradis soviétique

On a déjà expliqué, dans Les Espérances planétariennes (2005) et Le Fanatisme juif (2007), comment et pourquoi certains intellectuels juifs s’étaient détachés du communisme, notamment après 1945.

Jacques Lanzmann fait partie de ces intellectuels, qui ont été happé par le maelstrom de la logorrhée marxiste, avant de réaliser que la démocratie et le marché étaient finalement beaucoup plus efficaces que le congélateur soviétique pour détruire les particularismes et les identités nationales et supprimer les frontières.

Nous avons recopié ici deux pages de son livre, Le Voleur de hasards (Jean-Claude Lattès, 1992, Poche, pp. 126-128), qui nous paraissent assez bien – et en peu de mots –  décrire l’univers soviétique dans les années cinquante.

En 1956, soit un peu plus de 10 ans après la guerre, j’eus l’impression que les Russes étaient encore en plein dedans. Les hommes étaient comme bombardés, écrasés sous les gravats. Il y avait des queues dans les magasins d’alimentation et des bascules à chaque coin de rue, à croire que l’un n’allait pas sans l’autre, comme si les Russes étaient obsédés par leur régime ; sans cesse à surveiller leur poids. La seule chose, peut-être, qu’on les autorisait à vérifier et à commenter en public. A Odessa, c’était pire qu’à Marseille. Tout paraissait jeté et déjeté. Tout était crasseux, lézardé. Et derrière la façade des immeubles, ça n’était que cours des miracles où trainaient des gosses morveux, des femmes tristes, des hommes hagards. Même les escaliers où Eisenstein tourna la scène du landau me semblaient étroits, réduits. J’avais flâné toute la journée à travers la ville, cherchant la rue où était né “marraine”. J’allais à l’aveuglette, en me disant que je vivais le cauchemar de mon propre rêve. Parfois, pris d’un sursaut, je me surprenais à lever le poing au passage d’un camion dans lequel s’entassaient des komsomols. Aucun signe en retour. Personne pour me renvoyer ce geste d’enthousiasme désespéré.

Autre ambiance sur les plages de Soucoumi, Sotchi et Yalta où l’élite de la nation et les familles, tous membres du Parti, étaient regroupés dans des camps de vacances qui ressemblaient à des sanatoriums. Les uns en maillots de bain, les autres en pyjama rayé. Eux, au moins, étaient bien en chair ; quelquefois trop gros, obèses. Il y avait là des planificateurs de plans quinquennaux, des fonctionnaires rusés, des stakhanovistes qui pétaient de santé et dont les portraits et les exploits s’étalaient sur de grands panneaux d’un genre plus funéraire qu’emballant. On célébrait leur ardeur, leur patriotisme. Mais un peu plus loin, dans les rues et les chantiers, c’était plein de pauvres femmes en fichu qui maniaient la pioche et la pelle du matin au soir et que la nomenklatura bronzée ignorait superbement.

Je ne suis resté qu’une dizaine de jours sur les bords de la mer Noire où j’étais arrivé avec des histoires de Potemkine et d’héroïsme plein la tête. J’en revins le profil bas, la rage au cœur… Au parti, on me considéra comme un paria… Le secrétaire de ma cellule fit voter mon exclusion… En quelques jours, j’étais devenu une sorte de pestiféré… Je perdis presque tous mes amis.

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