Anatole France. Le Procurateur de Judée

Anatole France était un intellectuel en vue sous la Troisième République. Républicain et dreyfusard, il fut célébré par le régime autant que faire se peut, tout comme les Yann Moix, les multiples “Lévy”, les Christine Angot et Finkielkraut d’aujourd’hui sont eux aussi couverts d’hommages et de prix littéraires. Mais il est vrai qu’à la différence de ceux-ci, Anatole France était un « de souche », et doué d’un indéniable  talent littéraire.

À la fin de sa vie, après qu’il eut rompu avec sa maîtresse, madame de Caillavet, (une fervente républicaine née Léontine Lippman), il manifesta beaucoup moins d’attrait pour la révolution française et la démocratie.

Sa nouvelle Le Procurateur de Judée fut publiée en 1892, dans un recueil intitulé L’Étui de nacre. Ponce Pilate, qui est maintenant un vieillard, discute avec son vieil ami Lamia. Il se souvient avec amertume de son gouvernement en Judée.

Nous présentons ici les passages les plus abrasifs de son propos, que nous avons retranscrit.

Hervé Ryssen.

Ælius Lamia : … Tu sais qu’en Judée, alors que, plus jeune que toi, je devrais être plus ardent, il m’arriva souvent de te conseiller la clémence et la douceur.

– La douceur envers les Juifs ! s’écria Pontius Pilatus. Bien qu’ayant vécu chez eux, tu connais mal ces ennemis du genre humain. Tout ensemble fiers et vils, unissant une lâcheté ignominieuse à une obstination invincible, ils lassent également l’amour et la haine. Mon esprit s’est formé, Lamia, sur les maximes du divin Auguste. Déjà, quand je fus nommé procurateur de Judée, la majesté de la paix romaine enveloppait la terre. On ne voyait plus, comme au temps de nos discordes civiles, les proconsuls s’enrichir du sac des provinces. Je savais mon devoir. J’étais attentif à n’user que de sagesse et de modération. Les dieux m’en sont témoins : je ne me suis opiniâtré que dans la douceur. De quoi m’ont servi ces pensées bienveillantes ?

[…] Tout ce qui vient des Romains est odieux aux Juifs. Nous sommes pour eux des êtres impurs et notre seule présence leur est une profanation. Tu sais qu’ils n’osaient entrer dans le prétoire de peur de se souiller et qu’il me fallait exercer la magistrature publique dans un tribunal en plein air, sur ce pavé de marbre où tu posas si souvent le pied

[…] Les Juifs n’ont point de philosophie et ils ne souffrent pas la diversité des opinions. Au contraire, ils jugent dignes du dernier supplice ceux qui professent sur la divinité des sentiments contraires à leur loi. Et, comme depuis que le Génie de Rome est sur eux, les sentences capitales prononcées par leurs tribunaux ne peuvent être exécutées qu’avec la sanction du proconsul ou du procurateur, ils pressent à tout moment le magistrat romain de souscrire à leurs arrêts funestes ; ils obsèdent le prétoire de leurs cris de mort. Cent fois, je les ai vus, en foule, riches et pauvres, tous réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d’ivoire et me tirer par les pans de ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque malheureux dont je ne pouvais discerner le crime et que j’estimais seulement aussi fou que ses accusateurs. Que dis-je, cent fois ! C’était tous les jours, à toutes les heures. Et pourtant, je devais faire exécuter leur loi comme la nôtre, puisque Rome m’instituait non point le destructeur, mais l’appui de leurs coutumes, et que j’étais sur eux les verges et la hache. Dans les premiers temps, j’essayai de leur faire entendre raison ; je tentais d’arracher leurs misérables victimes au supplice. Mais cette douceur les irritait davantage ; ils réclamaient leur proie en battant de l’aile et du bec autour de moi comme des vautours. Leurs prêtres écrivaient à César que je violais leur loi, et leurs suppliques, appuyés par Vittelius, m’attiraient un blâme sévère. Que de fois, il me prit envie d’envoyer ensemble, comme disent les Grecs, aux corbeaux les accusés et les juges !

Ne crois pas, Lamia, que je nourrisse des rancunes impuissantes et des colères séniles contre ce peuple qui a vaincu en moi Rome et la paix. Mais je prévois l’extrémité où ils nous réduiront tôt ou tard. Ne pouvant les gouverner, il faudra les détruire. N’en doute point : toujours insoumis, couvant la révolte dans leur âme échauffée, ils feront éclater un jour contre nous une fureur auprès de laquelle la colère des Numides et les menaces des Parthes ne sont que des caprices d’enfant. Ils nourrissent dans l’ombre des espérances insensées et méditent follement notre ruine. En peut-il être autrement, tant qu’ils attendent, sur la foi d’un oracle, le prince de leur sang qui doit régner sur le monde ? On ne viendra pas à bout de ce peuple. Il faut qu’il ne soit plus. Il faut détruire Jérusalem de fond en comble. Peut-être, tout vieux que je suis, me sera-t-il donné de voir le jour où tomberont ses murailles, où la flamme dévorera ses maisons, où ses habitants seront passés au fil de l’épée, où l’on sèmera le sel sur la place où fut le Temple. Et ce jour-là, je serai enfin justifié.

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